12 novembre 2005

Mnémotechnie

Je jette un oeil circonspect sur ses dates. Le calendrier, on l'a accroché au premier clou trouvé sur le mur en se disant "on lui trouvera bien une meilleure place... plus tard...". Moi, j'y ai rien écrit, c'est pas mon genre, y a pas de répartition physique de mon emploi du temps, j'y ai pas mis de petites notes biens casées qui disent ce que je dois faire du lundi au dimanche, jusqu'en décembre 2007. Y en a quelques une pour elle, mais pas pour moi.

Je garde tout ça dans ma tête, les petites cases me servent juste à incuber le souvenir de ce que je dois faire. Jamais eu besoin d'agenda, ça me sauve du temps, mais ça a le défaut de rendre le quotidien assez amnésique et approximatif. Je m'y fais, y a que les gens autour de moi qui s'en plaignent. Ceux-là, toujours ils m'ont vanté les vertus ordonnatrices des agendas; j'ai mordu à l'hameçon assez souvent mais j'en ai conclu que c'était trop religieux, je tiens pas le coup. J'ai dit religieux, mais c'est une litturgie presque sectaire.
Juste à voir l'obsession qu'ils ont de tout noter, au quart d'heure près, le moindre événement social, la moindre responsabilité, et pas juste les échéances, mais aussi les échéances pour faire les échéances. Celle qu'ils ont de tout codifier, crayon rose pour tel type de rendez-vous, stylo rouge pour les rencontres amoureuses, marqueur jaune pour les travaux à remettre.
Puis aussi celle de décorer leur autel, d'y mettre des collants, des découpures de revues, des photos de party, des petites fleurs à côté des activités les plus prisées.

Mon père lui, il est pas bonbon de même mais il est tout aussi obsédé. Il s'achète des Black Book, des dizaines et des dizaines, il fait une grosse tache blanche au Liquid Paper sur la page couverture et il y inscrit le numéro de l'agenda. Il est rendu à quelque chose comme 79, 79 Black Books, à une ou plusieurs pages par jour, et il en garde une bonne partie en souvenir en plus. Sur la première page de la journée, y a toujours son horaire, du lever au coucher, dans le moindre déplacement, je crois même que le mentionne à la demi-heure près quand il doit faire l'épicerie ou passer à la banque. Puis sur les autres pages il y a des notes, des numéros, des calculs quotidiens. Aux Black Books il faut ajouter les gros calendriers annuels qu'ils vendent chez Bureau en Gros, avec la bordure en cuir de chaque côté, qu'on met sur le bureau en permanence et qui s'étend sur toute la superficie. Quand je faisais des dessins sur le gros calendrier annuel du bureau, ma mère me chicanait en me disant que mon père serait pas content. C'est sacré les calendriers.

Moi je cultive d'autres obsessions, les cases à remplir, très peu je vous en prie. Je me sens incapable de suivre le rituel, de planifier ma journée, mon mois, mon année, de réguler mathématiquement mon quotidien. Pourtant, je suis pas quelqu'un d'imprévisible; l'inattendu, les trucs de dernière minute, je les fuis. J'aime juste être capable de me baser sur mes souvenirs, avec ses oublis et ses imprécisions, puisque ça donne de bonnes excuses pour manquer ses rencontres. Je planifie mon quotidien, parfois longtemps d'avance, mais dans ma tête. Un peu parce que j'aime oublier, me garder une parcelle d'aléatoire en me permettant de vivre ni au quart de tour, ni à l'improviste.