Pour en finir avec les calendriers
Il est toujours accroché au même endroit sur le mur, novembre et décembre sont toujours sur la même page, en motton.
Je regardais le calendrier et je me disais que décembre arrive. Et pour moi décembre, sur un calendrier, ça veut pas dire fin de session, ça veut pas dire vacances, ça veut pas dire Noël, ça veut dire service militaire.
Et ça, depuis l'année dernière.
Nous étions en janvier, on partait à la fin du mois pour le Brésil et mon passeport était expiré depuis la dernière fois que j'y avais été. Je vous épargne la grosse fricassée de procédures, de photos tristes pas tristes, de mesures pas standardisées à respecter (il a fallu demander au pharmacien une photo passeport pas passeport plus grande que passeport, découpée), de dollars à dépenser pas par chèque ni débit, comptant, montant exact si on veut pas attendre une semaine pour passer chercher le change. Enfin la série de complications bureaucratiques habituelles, mais décuplée.
Le consulat brésilien de Montréal, je n'en dirais que du mal si je m'y sentais pas comme chez nous. Deux sofas bruns qui semblent dater de la chute de la dictature militaire, un drapeau du Brésil sur un mur; sur l'autre, la photo officielle de Lula dans ses plus beaux habits, avec sa banderolle présidentielle à l'épaule. Des revues brésiliennes qui traînent avec les plus belles stars des novelas du moment en page couverture; c'était un téléroman avec des vampires à ce moment-là, ils venaient de terminer une histoire avec des clones. C'était un endroit assez lugubre de par sa simplicité, mais on y parlait portugais, et on y souriait dans toute la splendeur de la chaleur brésilienne.
Enfin, jusqu'à ce qu'on vienne me chercher, qu'on me fasse entrer dans le bureau, qu'on me regarde avec un air sévère et grave en ouvrant mon dossier sur la table et en me disant "Hum, hum, vous avez pas complété votre service militaire monsieur"!
Je me suis mis à rire, j'ai pensé que c'était une blague, parce qu'ils sont généralement drôles et sympathiques les brésiliens.
On m'a pas expliqué grand chose, c'était indiscutable, pas de jugement de valeur à faire sur le service militaire obligatoire, même quand on habite plus au pays. On m'a seulement dit que j'aurais une amende, une infraction de deux ans à payer au Ministère de la Défense parce que j'ai passé l'âge de 18 ans depuis un moment et que j'étais resté comme un lâche à la maison.
Ils m'ont remis mon passeport et un autre papier dans une enveloppe brune en m'assurant que ce papier était le document le plus précieux qui soit, que je ne devrais pas le perdre et qu'il allait me servir toute ma vie durant.
J'étais intrigué, j'ai demandé pourquoi.
C'est après que j'ai compris que le Brésil était un des pays les plus civilisés au monde, mais qu'ils sont pas encore tout à fait embarqués dans la révolution technologique. Ce papier là, c'est la seule chose au monde qui dise que je suis disponible pour servir mon pays. Ils ont aucun fichier centralisé, aucun ordinateur avec une base de données qui sache si je me suis présenté à mon rappel annuel. Si ce papier là disparaît, y a pas un chat qui va savoir que j'aurai passé les 40 prochains décembres de ma vie à me faire étamper au consulat brésilien de Montréal. Si je le perds, ils vont considérer que j'ai fait le pouilleux pendant ces 40 années là et ils vont me coller 40 ans d'infraction.
Oui, parce que ce document là, je dois le faire vérifier à tous les mois de décembre pendant plus de 40 ans, il signale que je suis disponible et il remplace mon service militaire. Ce document là, c'est une affaire d'État, un patrimoine familial, national. C'est la loi brésilienne, son administration et sa bureaucratie dans une enveloppe brune. C'est, comme ils me l'ont presque fait jurer, un des papiers les plus précieux qui puisse exister dans ma vie de citoyen brésilien.
L'ennui, c'est que je l'ai déjà perdu...
Je regardais le calendrier et je me disais que décembre arrive. Et pour moi décembre, sur un calendrier, ça veut pas dire fin de session, ça veut pas dire vacances, ça veut pas dire Noël, ça veut dire service militaire.
Et ça, depuis l'année dernière.
Nous étions en janvier, on partait à la fin du mois pour le Brésil et mon passeport était expiré depuis la dernière fois que j'y avais été. Je vous épargne la grosse fricassée de procédures, de photos tristes pas tristes, de mesures pas standardisées à respecter (il a fallu demander au pharmacien une photo passeport pas passeport plus grande que passeport, découpée), de dollars à dépenser pas par chèque ni débit, comptant, montant exact si on veut pas attendre une semaine pour passer chercher le change. Enfin la série de complications bureaucratiques habituelles, mais décuplée.
Le consulat brésilien de Montréal, je n'en dirais que du mal si je m'y sentais pas comme chez nous. Deux sofas bruns qui semblent dater de la chute de la dictature militaire, un drapeau du Brésil sur un mur; sur l'autre, la photo officielle de Lula dans ses plus beaux habits, avec sa banderolle présidentielle à l'épaule. Des revues brésiliennes qui traînent avec les plus belles stars des novelas du moment en page couverture; c'était un téléroman avec des vampires à ce moment-là, ils venaient de terminer une histoire avec des clones. C'était un endroit assez lugubre de par sa simplicité, mais on y parlait portugais, et on y souriait dans toute la splendeur de la chaleur brésilienne.
Enfin, jusqu'à ce qu'on vienne me chercher, qu'on me fasse entrer dans le bureau, qu'on me regarde avec un air sévère et grave en ouvrant mon dossier sur la table et en me disant "Hum, hum, vous avez pas complété votre service militaire monsieur"!
Je me suis mis à rire, j'ai pensé que c'était une blague, parce qu'ils sont généralement drôles et sympathiques les brésiliens.
On m'a pas expliqué grand chose, c'était indiscutable, pas de jugement de valeur à faire sur le service militaire obligatoire, même quand on habite plus au pays. On m'a seulement dit que j'aurais une amende, une infraction de deux ans à payer au Ministère de la Défense parce que j'ai passé l'âge de 18 ans depuis un moment et que j'étais resté comme un lâche à la maison.
Ils m'ont remis mon passeport et un autre papier dans une enveloppe brune en m'assurant que ce papier était le document le plus précieux qui soit, que je ne devrais pas le perdre et qu'il allait me servir toute ma vie durant.
J'étais intrigué, j'ai demandé pourquoi.
C'est après que j'ai compris que le Brésil était un des pays les plus civilisés au monde, mais qu'ils sont pas encore tout à fait embarqués dans la révolution technologique. Ce papier là, c'est la seule chose au monde qui dise que je suis disponible pour servir mon pays. Ils ont aucun fichier centralisé, aucun ordinateur avec une base de données qui sache si je me suis présenté à mon rappel annuel. Si ce papier là disparaît, y a pas un chat qui va savoir que j'aurai passé les 40 prochains décembres de ma vie à me faire étamper au consulat brésilien de Montréal. Si je le perds, ils vont considérer que j'ai fait le pouilleux pendant ces 40 années là et ils vont me coller 40 ans d'infraction.
Oui, parce que ce document là, je dois le faire vérifier à tous les mois de décembre pendant plus de 40 ans, il signale que je suis disponible et il remplace mon service militaire. Ce document là, c'est une affaire d'État, un patrimoine familial, national. C'est la loi brésilienne, son administration et sa bureaucratie dans une enveloppe brune. C'est, comme ils me l'ont presque fait jurer, un des papiers les plus précieux qui puisse exister dans ma vie de citoyen brésilien.
L'ennui, c'est que je l'ai déjà perdu...

2 Réponses:
Ha ha! J'adore ta plume...
... tellement que je suis allée me chercher «Le nez qui voque» à la bibliothèque. (Je vais pas t'ennuyer avec mes délires, mais je vous envie terriblement Api et toi d'avoir un roman «en commun». C'est très charmant, ce rapport à la littérature.)
Merci Anne!
Le Nez qui voque est une merveilleuse lecture, meilleure que l'Avalée des avalées à mon avis.
Tu dois me promettre de m'en donner des nouvelles!
Et tu m'ennuies pas avec tes délires de célibataire (je tourne pas le fer dans la plaie là?), tu me fais sourire depuis une bonne semaine avec ça! ;p
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